EN CARNETS

Journal de la tournée Mégaphone Tour 2015-2016 – Quart Nord-Est- du 23 mars au 10 avril 2016 – en co-plateau avec KA (http://ka-officiel.com/wordpress/) et Sophie Maurin (http://www.sophiemaurin.fr/).

Mégaphone Tour, c’est : Caroline Guaine (direction) et Marie Lepicier (administration). Toutes les infos : http://megaphonetour.fr/

J-1

A la veille de prendre la route pour trois séries de concerts dans le cadre du Mégaphone Tour 2015-2016, j’ouvre ce journal : le journal d’une tournée.

Coup d’œil rapide dans le rétroviseur, bref retour sur cette année passée depuis que j’ai appris ma sélection à ce dispositif d’aide à l’émergence.

Deux résidences de travail effectuées : l’une en novembre dernier à Lyon portant sur l’interprétation, l’autre il y a quelques semaines à Berlin sur les versions possibles d’une douzaine de chansons, dont le tiers de nouvelles, dans lesquelles je piocherai chaque soir, selon la direction que j’aurai envie de donner au set.

Beaucoup de questions au fil du travail effectué, beaucoup de recherche aussi, de simplification surtout pour tenter d’aller vers l’essentiel : au cœur de chaque morceau. Vers ce qui fait sens et vers l’émotion que j’ai envie de faire passer.

A partir de demain, première salve de concerts. A suivre, donc !

DATE 1 – LE CARRE LAMARTINE – AMIENS

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Le paysage défile par la fenêtre du train qui me monte à Paris : des champs inondés, des rivières aux contours mal définis, les dernières rognant sur les premiers et créant un « entre-deux » aux limites floues. J’aime ces zones mal découpées.

En repensant à mon départ depuis la gare de la Part-Dieu à Lyon, je me dis que nous vivons une période trouble où les espaces conçus comme des lieux de passages invitant au voyage et ouvrant sur l’imaginaire sont devenus des zones de contrôles et de surveillance par la force des choses et de l’actualité. Militaires, gendarmes et policiers veillent et surveillent. Vérification systématique des sacs et des identités. L’ambiance est tendue. L’heure n’est plus à la rêverie, à l’excitation du départ. La tension sur le quai est palpable, dans le regard des autres cet « entre-deux » du quai de gare ne parvient pas à exister. Chaque espace est délimité, chaque contour bien défini. Nous vivons une période trouble mais les frontières n’ont jamais été aussi nettes.

C’est Matthias et Marie qui me récupèrent en camion Gare de Lyon à Paris. On charge mon matériel et on se met en route pour récupérer à leur tour Sophie Maurin et Goulven (KA). L’ambiance ressemble à celle d’une colonie de vacances où chacun se présente avec humour et pas mal d’autodérision. Les premières vannes fusent et ça se marre déjà pas mal à l’arrière du camion. Quand Marie nous annonce que nous sommes arrivés à Amiens, personne ne pourrait dire combien de temps a duré le trajet. Passage rapide à l’auberge de jeunesse où nous logerons ce soir pour récupérer les clés puis direction la salle qui nous accueille.

Le Carré Lamartine est un espace dédié à de jeunes start-up, sorte de pépinière d’entreprises avec cour intérieure et verrière 1900. La salle organise essentiellement des conférences mais il y a une scène et un système de diffusion. Bref, tout ce qu’il faut pour faire un concert. Nous décidons de l’ordre du plateau. KA jouera en premier, je jouerai en deuxième et Sophie en dernier.

C’est donc elle qui commence ses balances. Et les choses commencent mal pour elle : son clavier refuse de s’allumer…Après un moment à rechercher l’origine de la panne, nous décidons que je m’installe pour faire mes balances car le temps tourne et nous sommes déjà en retard sur le timing ! Pendant ce temps, Sophie part à la recherche d’un clavier de remplacement pour la soirée avec Bertrand qui nous accueille ici ce soir. Les choses se compliquent quand je commence les balances : l’une des enceintes du système de diffusion ne fonctionne pas. Nous perdons là encore du temps mais Matthias parvient en tâtonnant à trouver une solution et à faire tout de même un son correct avec ce qu’il reste de la sono ! Avec ces deux pannes successives, nous voilà à quinze minutes de l’ouverture des portes : KA et Sophie n’ont toujours pas pu faire leur balance. Réorganisation du plateau, gestion du peu de temps qu’il nous reste, prises de décision et balances-express pour chacun…tout est prêt pour accueillir le public 30 minutes plus tard !

C’est finalement Sophie Maurin qui ouvre la soirée. Elle nous présente ses nouvelles chansons au clavier (de remplacement) habillées de bandes et de samples : la couleur est pop et l’univers lumineux. C’est une belle découverte pour moi ! Le public semble emballé.

KA se met en place et là, la série noire des pannes se poursuit : son ordinateur avec lequel il sample son violoncelle refuse de reconnaître sa carte-son. Après plusieurs essais et redémarrages, le verdict tombe : il ne peut pas jouer…Je prends la suite au pied levé en me mettant en place en deux temps, trois mouvements : le public a patienté suffisamment, il faut faire vite !

Je déroule mon set en ayant l’impression de le traverser sans vraiment l’habiter : la fatigue de la route, les pannes en série, les changements de dernière minute, les conditions difficiles de son, autant de raisons qui pourraient l’expliquer. Pour autant, quelques morceaux parviennent à dépasser tout ça et se détachent de la mêlée. Je les reconnais dès que je commence à les jouer, me connectant directement à l’humeur dans laquelle j’ai envie d’entrer pour les interpréter.

Nous ne traînons pas après le concert. Tout le monde est rincé par cette première journée où les problèmes se sont enchaînés ! A peine les pieds posés dans notre chambre, nous sombrons.

DATE 2 – LE TRAIT D’UNION – MONS-EN-BAROEUL

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Les bonnes nuits ont cette qualité, celle d’effacer les jours mauvais. Au réveil, les soucis techniques de la veille sont déjà oubliés. On en rigole au petit déj, le nez dans nos bols de cornflakes.

Bertrand qui nous a accueillis hier nous propose un tour dans le centre-ville d’Amiens. La Cathédrale et le quartier Saint-Leu, les bords de Somme au charme suranné.

Après le repas de midi, nous reprenons la route – direction Lille. Nous jouons ce soir au Trait d’Union. Goulven (KA) et Sophie piquent un somme, Marie conduit et Matthias bouquine.

Je réfléchis à l’ordre des chansons pour ce soir. Depuis toujours, je fonctionne de la même manière : je découpe de petites étiquettes et j’écris sur chacune d’elles le titre d’une chanson. Comme les pièces d’un puzzle, je cherche la place de chacune, la bonne combinaison entre elles. En vérité, les possibilités sont infinies, selon l’envie du moment, les concerts précédents, le fil narratif que je souhaite prendre.

De temps à autre, je lève le nez de mes étiquettes. Je regarde le paysage défiler. Je cherche un indice qui pourrait me dire où je suis : un panneau d’autoroute, un style de maison, la silhouette d’un clocher au loin, etc…les remorques des camions que l’on double bouchent par intermittence l’horizon ou m’empêchent parfois de lire les panneaux sur le bas côté.

Je finis par trouver un ordre qui me convient pour ce soir. Je le recopie au gros marqueur noir sur une feuille A4. Je range mes étiquettes dans une enveloppe. Le GPS nous demande de sortir de l’autoroute. Nous arrivons.

Le bruit du changement de régime du moteur réveille mes camarades. Nous entrons dans la banlieue de Lille. J’aime les dernières minutes d’un trajet où chacun scrute autour de lui et se demande où se trouve le lieu où nous allons jouer. Il y a dans ces moments comme une promesse qui se dessine : l’envie de jouer est là, dans les regards. Pas encore tout à fait arrivés, nous y sommes pourtant déjà.

Le Trait d’Union est une salle de concerts située dans un ancien fort militaire qui accueille également le conversatoire de musique de Lille. Le site est imposant. Nous y accédons par une passerelle enjambant d’anciennes douves qui desservent aujourd’hui une piste cyclable en contrebas. C’est Moustapha – dit Mous – qui nous accueille.

La salle en briques rouges est voûtée, toute en longueur. La lumière du jour y entre par une large fenêtre horizontale sur laquelle un film plastique vert a été posé. Le résultat donne l’impression de se trouver à l’intérieur d’une bouteille de Perrier !

Nous nous mettons rapidement en mouvement. Chacun sort son matériel qu’il commence à monter en-dehors de la scène. Ce n’est que la deuxième date mais déjà une habitude de travail s’installe. Une sorte de ballet débute où tout le monde semble connaître les bons gestes et les bons déplacements. Je découvre que Sophie, Goulven (KA), Matthias et moi aimons à la fois être efficaces et prendre le temps de nous installer. Nous semblons sur la même longueur d’ondes sur cette façon de travailler et c’est rassurant !

Nous reprenons l’ordre de passage décidé initialement et qui, sauf contraintes techniques particulières, ne devrait plus changer de la tournée : KA en un, moi en deux, Sophie en trois. Les balances se déroulent sans accrocs. Les conditions d’accueil sont parfaites. J’en profite pour demander à Matthias un second poste de chant vers mon clavier pour éviter les déplacements toujours fastidieux de pieds de micro sur scène. Je rajoute ma stompbox au pied (la stompbox est une petite boite en bois carrée dans laquelle est placé un micro-cellule et qui donne un son de grosse caisse quand on tape dessus).

Vers 18 heures, Viviane – ma manageuse – nous rejoint. Elle arrive de Lyon en TGV pour venir découvrir cette tournée et rencontrer quelques professionnels de la région. Voilà trois ans et demi que nous travaillons ensemble, quelques mois avant que je sois sélectionné comme « Artiste Inouï » du Printemps du Bourges 2013. Sa structure – Manyways Production – fait du booking et du management d’artistes en développement. Nous nous connaissons bien. Nous travaillons ensemble en confiance et sommes d’accords sur les choix à faire, les stratégies à adopter pour que mon projet se développe et soit identifié les professionnels et le public.

Viviane arrive avec Caroline qui nous rejoint pour la fin de cette première série de dates de la tournée. C’est la fondatrice et la responsable du Mégaphone Tour. Après les balances, nous prenons le temps de discuter de ce dispositif d’aide à l’émergence dont elle résume la philosophie en cette phrase : « L’apprentissage de la scène par la scène ».

En loges, Goulven (KA) me propose de m’accompagner au violoncelle sur l’un de mes morceaux. Je choisis « La ville est tranquille ». Il trouve d’emblée, avec une facilité déconcertante, un ensemble d’idées qui fonctionnent toutes. Il piochera dedans le moment venu, me dit-il, quand il me rejoindra sur scène à la fin de mon set. Je suis toujours impressionné par les musiciens qui maîtrisent de cette façon leur instrument. Cela m’a longtemps fasciné et je me surprends parfois encore à espérer pouvoir un jour atteindre une telle virtuosité.

Mais l’avantage d’avancer en âge est de mieux connaître ses points forts et d’accepter de lâcher les choses qui pourtant nous attirent mais pour lesquelles nous n’avons pas particulièrement de prédispositions. C’est pourquoi j’ai laissé désormais derrière moi, depuis plusieurs années, cette volonté de maîtriser mon instrument. A bien y réfléchir, le terme d’auteur-compositeur-interprète correspond bien – et dans le bon ordre ! – aux qualités que j’ai pu développer au fil des années : je me sens d’abord auteur de textes puis compositeur de musiques et enfin – et de plus en plus – interprète de mes chansons.

D’interprétation, il est d’ailleurs question ce soir. C’est ce travail qui m’intéresse en ce moment : parvenir à me connecter dès le début de la chanson que j’entame à l’humeur dans laquelle me met cette chanson afin que le message pour l’auditeur soit envoyé de façon claire. Puisqu’il est difficile – voire impossible – de savoir comment les personnes reçoivent les mots que nous leur donnons, il s’agit de faire en sorte que ce message leur soit adressé de façon claire. L’exercice m’est encore difficile mais j’y travaille !

Les sets de chacun se déroulent bien. Goulven (KA) a été impeccable dans son accompagnement sur « La ville est tranquille ». Les gens s’attardent un peu à la fin du concert, ce qui est toujours bon signe. Les retours sont plutôt positifs. D’aucun y va de sa chanson préférée chez l’un et chez l’autre. Des titres se dégagent davantage que d’autres.

Je rencontre également Robin du Terrier Production (http://www.leterrierproductions.com/) et Quentin du magazine Francofans (http://francofans.fr/). C’est agréable de pouvoir mettre des visages et des voix sur les noms que l’on voit passer dans les échanges de mails, sur les réseaux sociaux, etc…Nous parlons musique car faire de la musique, c’est d’abord et avant tout aimer en parler !

Sur le chemin de l’hôtel, nous parlons avec Sophie d’idées d’accompagnement respectif sur scène pour le concert de demain. L’auberge de jeunesse dans laquelle nous dormons est flambant neuve. Ultramoderne, aux lignes claires et aux couleurs vives, elle pourrait faire l’objet d’un décor de film de science-fiction – type « 2001, l’odyssée de l’espace ». L’ensemble architectural est réussi et invite à la rêverie. Rêves dans lesquels nous sombrons, le temps de le dire.

DATE 3 – LA FERME DU CHÂTEAU – MONAMPTEUIL

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C’est sous le crachin que nous quittons Lille en milieu de matinée après avoir récupéré tout le matériel au Trait d’Union. Dans le camion, on se fait écouter des morceaux au casque. Caroline et Marie se relaient au volant. Matthias est à l’arrière : il mate des vidéos sur son smartphone. L’objectif est d’arriver tôt à la Ferme du Château pour se poser un peu. Vers 13 heures, on trouve par hasard la meilleure pizzeria de la région. Une heure plus tard, on passe le porche du corps de ferme où Amandine, Alice et Dominique nous accueillent autour d’un café.

L’endroit est incroyable. Bâtiments en vieilles pierres, piscine intérieure et jacuzzi. Goulven (KA) file illico piquer une tête pendant que Sophie s’installe dans la salle de réunion transformée en salle de concert pour l’occasion.

Je jouerai seulement guitare-voix ce soir. Pas de clavier, ni d’ordinateur ou de bandes-son. Le travail que j’ai fait en résidence à Lyon et Berlin cet hiver m’a donné l’occasion de revenir aux versions initiales de mes chansons, dans leur forme dépouillée. Et j’ai de plus en plus envie d’aller vers ce dépouillement car il me permet deux choses : me détacher des arrangements réalisés sur les deux premiers albums et laisser de la place pour l’interprétation du texte.

En balances, Sophie et Goulven (KA) préparent un duo piano-violoncelle sur une chanson à elle. Je tente d’y ajouter des chœurs, mais rien de convaincant. Je lui propose de bosser quelque chose pour la semaine prochaine. Elle m’enverra d’ici là ses maquettes. Goulven (KA) me propose de m’accompagner sur « Je me souviens » en plus de « La ville est tranquille ». Il ficelle une version en deux temps, trois mouvements. Nous sommes prêts !

Depuis trois soirs, je vois mes camarades de route s’échauffer longuement avant de jouer. C’est quelque chose que j’ai appris à faire lors d’une des formations que j’ai reçue au Studio des Variétés en 2013-2014 mais que je ne fais pas la plupart du temps, par manque de temps ou de volonté. Je décide de m’y appliquer. Je retrouve en chemin la méthode, l’enchaînement des exercices. Puis vient le temps des rituels pour entrer dans ce rôle de chanteur que je vais tenir d’ici quelques minutes : enfiler ma tenue de scène, me rincer le visage et me laver les dents. L’heure des « cent pas » a sonné : j’écoute de loin la fin du set de KA. Je tourne en rond dans la loge comme un loup en cage.

Le changement de plateau est rapide : seulement une voix et un ampli à brancher. Le public est nombreux, la salle pleine. Caroline est allée dans l’après-midi louer deux projecteurs sur pieds à Soissons pour éclairer la scène et poser une ambiance d’écoute. Je me lance.

Dans les petites salles où le public est assis, j’essaie de niveler le niveau sonore vers le bas pour profiter de ces conditions idéales d’écoute et jouer avec les nuances à l’intérieur des morceaux. Je tente d’allier proximité et énergie. Cela semble fonctionner. Je m’amuse à jouer du bout des doigts, à laisser résonner un accord, à rajouter une mesure de silence avant d’entamer un refrain ou à murmurer un premier couplet pour enchaîner le suivant de façon plus volontaire. Je cherche à respecter la dynamique du morceau que je déroule. Je m’amuse. Je joue. Jouer m’amuse.

L’après concert est un moment où la tension retombe. Où les visages sont détendus. Nous discutons avec les personnes du public dont beaucoup sont bénévoles dans un festival qui a lieu depuis 19 ans tous les derniers week-ends de juin : le festival « Pic’arts » (http://www.festival-picarts.com/)

Une fois le matériel plié, nous débriefons ensemble cette première salve de concerts autour d’une table et d’un bon repas. Par la baie vitrée du salon, on aperçoit se refléter sur le plafond de la piscine couverte les lumières bleutées des projecteurs qui vacillent, pareilles à des aurores boréales.

Demain déjà, nous rentrerons. Entre deux boutades balancées à la va-vite, nous sentons bien que chacun a hâte de se retrouver vendredi prochain – salle Léo Ferré – à Lyon.

DATE 4 – SALLE LEO FERRÉ – LYON

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Avant d’avaler les kilomètres qui nous mèneront ce soir au Bellovidère de Beauvoir (89), retour sur le concert d’hier soir à la Salle Léo Ferré de la MJC du Vieux-Lyon.

Je connais bien cette salle pour y avoir jouer en formule trio et en coplateau avec Puzzle (devenu Soie) il y a deux ans. C’est Patricia et Max qui nous accueillent. J’arrive le premier, à pied, puisque je joue « à domicile ». Mes camarades de route arrivent peu de temps après moi. Je suis content de voir leur camion se garer devant la MJC, content de les retrouver après cette semaine passée. Ils arrivent de Paris, les traits un peu tirés. Les traits de ceux qui viennent de faire six heures de trajet.

Je suis un peu frustré de ne pas avoir fait la route avec eux car la route fait partie de l’aventure humaine d’une tournée. La route fatigue, la route éreinte, mais elle fédère aussi, elle forge le groupe. Ce qui se dit dans le camion reste dans le camion. Ce qui s’y vit aussi. Motus et route cousue.

Jouer devant des proches est un exercice difficile. Je cherche depuis longtemps à comprendre pourquoi. Peut-être parce qu’endosser mon « costume de chanteur » face à des gens qui me connaissent si bien est moins évident à assumer. Comme si j’avais peur d’être démasqué et que mon rôle sonne faux, me renvoyant à mes fragilités. J’opte pour une attitude exagérément sobre, presque fermée, pour me centrer sur la musique, la dynamique de chaque morceau. J’essaie d’être « à ma tâche ».

Mes camarades tirent bien leur épingle du jeu ce soir ! Je re-découvre leur set avec plaisir, entendant de nouvelles choses dans leur chanson que je commence à bien connaître.

Je passe l’après-concert avec mon ami Étienne. C’est mon ingénieur du son en concert depuis 10 ans, depuis King Kong Vahiné. Combien de concerts avons-nous fait ensemble, des plus mémorables à ceux qu’on aimerait oublier ?! Je ne sais pas. Je n’ai jamais compté. Mais son avis, son regard et son écoute me sont précieux. Il sait d’où je suis parti, le chemin parcouru et les progrès réalisés depuis. Il a aimé mon set que l’on debriefe ensemble autour d’une bière.

Nous dînons tard après la fin du concert et nous nous séparons devant l’hôtel où logent mes camarades de route. Quelques minutes plus tard, Patricia me dépose en bas de chez moi. Quand je passe la porte de mon hall d’entrée, je crois entendre encore résonner le claquement métallique de la porte latérale du Renault Trafic déglingué de la MJC.

DATE 5 – LE BELLOVIDERE – BEAUVOIR

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Il est des lieux où, avant même d’y entrer, on sait qu’on y sera bien accueillis. L’arrivée au Bellovidère donne d’emblée cette sensation. Est-ce le rouge-bordeaux des volets ou la guirlande lumineuse qui sillonne d’arbre en d’arbre la cour de la maison ? Nicolas, Céline et leurs deux enfants, Macha et Tilo, nous accueillent chez eux, dans leur « théâtre à taille humaine » comme ils aiment le présenter. Petite salle d’une soixantaine de places assises, dans une ambiance de cabaret, avec son estrade « faite maison ». La scène est bien équipée, tant au niveau du son que de la lumière. Trouver un lieu pareil dans ce coin de campagne est étonnant !

Le public est un public d’habitués et c’est devant une quarantaine de personnes que nous jouons, dans une ambiance détendue et bon enfant. Chacun sur scène y va de sa petite blague. La route en camion a fédéré plus encore le groupe. On rit beaucoup en-dehors de la scène et cela se ressent sur scène.

J’ai une longue discussion avec Sophie à ce sujet. Elle me trouve très différent dans la vraie vie qu’en concert. Il lui manque, quand elle me voit jouer, cet humour que j’ai, selon elle, le reste du temps. La discussion tombe à pic car voilà un moment que je m’interroge sur l’attitude à adopter sur scène. Sophie pense qu’il est important de faire les choses sérieusement sans pour autant se prendre au sérieux. Je suis d’accord avec elle mais je lui explique que cela n’est pas toujours facile car je crains, en étant sur scène comme à la ville, de ne pas parvenir à être clair dans le propos de mes chansons, dans l’humeur et le message que je souhaite adresser au public. Mes chansons sont parfois tristes, souvent mélancoliques. Elles ne ressemblent pas à ce que je suis au quotidien. Elles donnent à voir une partie de ma personnalité qui s’exprime à travers elles mais à laquelle je ne saurai être réduit. Avoir cette discussion avec elle avant d’entrer sur scène me libère d’une certaine forme d’autocensure : je m’autorise à davantage de naturel. Le contenu ne s’en trouve pour autant pas dénaturé !

Cette discussion se poursuit avec Caroline après le concert. Nous évoquons les différentes manières d’aborder la scène. D’aucun pense que l’artiste doit rester un personnage qui tient son public à distance en jouant la carte d’un rapport asymétrique avec lui afin de garder une part importante de mystère. C’est le discours souvent clivant du public dans l’ombre et de l’artiste dans la lumière, du public écoutant et de l’artiste écouté, du public payant et de l’artiste étant payé, etc…D’autres pensent au contraire qu’il est important d’être sur scène comme à la ville pour davantage de sincérité et de proximité envers le public. D’autres encore naviguent à vue entre ces deux représentations. Caroline résume son point de vue en une formule efficace : « une seule chose compte pour le public, c’est de sentir l’artiste à l’aise sur scène. Peu importe les artifices employés ou non pour qu’il le soit ou en donne l’impression ». Cette phrase vient résonner en moi comme une évidence.

Il est des lieux où la promesse d’être bien accueilli est tenue. Le Bellovidère est de ceux-ci. Nous restons jusque très tard à table. Nous rions fort et buvons beaucoup. La nuit sera court, le réveil difficile mais nous n’en avons que faire. Seul compte pour nous à cet instant le plaisir d’être ensemble. Je crois bien que, pour la première fois de ma vie, je me suis endormi en riant.

DATE 6 – LE GUEULARD PLUS – NILVANGE

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Passer de l’ambiance familiale du Bellovidère à l’esprit rock’n’roll de la scène de musiques actuelles Le Gueulard Plus, c’est comme tenter un grand écart sans avoir pris le temps de s’échauffer avant. Et en début de dimanche après-midi pluvieux, chacun de nous commence par manquer de souplesse. Le lieu est flambant neuf, gigantesque et froid. Rien à voir avec les petits lieux croisés jusqu’alors. Mais l’accueil décontracté et sympathique de l’équipe nous met rapidement en confiance et l’envie de jouer est de nouveau là au moment des balances. Cette envie-là, c’est comme le vélo : ça ne s’oublie pas ! Elle part du ventre et monte jusque dans la gorge, me rendant les mains moites et la bouche sèche. Je saurais la reconnaître les yeux fermés, étrange mélange de peur et d’excitation.

Le concert se passe bien. Pour y avoir jouer beaucoup en formule trio, je suis à l’aise sur ce genre de grosse scène. J’aime être enveloppé dans le son épais et ouaté des subs et des retours. J’aime jouer fort.

Je quitte mes camarades à la sauvette, tout de suite après le concert, car je dois prendre la route pour rentrer. Nous nous retrouverons samedi et dimanche prochains à Paris pour les deux dernières dates de la tournée. Rendez-vous pris au Limonaire (Paris – 9eme) le samedi 9 avril à 22h et aux Marcheurs de Planète (Paris – 11eme) le dimanche 10 avril à 17h.

DATE 7 – LE LIMONAIRE – PARIS 9ème   20160409_183602 20160410_111048

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A quoi rassemble une journée avant un concert quand on joue tard le soir ? A une journée comme une autre, exceptés ces petits papillons dans le ventre dès le réveil. Quelque chose de particulier aura lieu bientôt et notre corps nous le rappelle. Une sorte de mise en vigilance de nos sens pour garder garder notre esprit à l’affût. Je ne sais pas si j’aime cette sensation. Les jours de concert, le temps passe différemment, s’étirant et s’accélérant tour à tour. Je regarde plus souvent l’heure. Je compte le temps qu’il me reste avant de partir pour les balances ou de monter sur scène. Je calcule et recalcule mon temps de trajet, etc…A la fois encore là et déjà parti. J’aimerais qu’on m’annonce que le concert est annulé et j’ai pourtant hâte d’y être. Comme un enfant les veilles de rentrée scolaire ou les soirs de chute abondante de neige.

Puis il est l’heure de se mettre en mouvement. A partir de là, la succession des gestes et des actions à mener prennent le pas sur les pensées qui me traversent. Il s’agit d’agir. Je rejoins d’abord Matthias à Pantin dans les locaux du Mégaphone Tour pour récupérer mon ampli et ma guitare que je lui ai laissés à Nilvange la semaine dernière. Nous faisons le trajet en métro, trimballant avec nous nos sacs et nos valises lourdes et pleines. Paris et ses stations de métro sans ascenseur et aux escalators en panne, c’est un parcours du combattant. Les volées d’escaliers s’enchainent et nous arrivons à la salle en sueur.

Le Limonaire est un « bistrot chantant » bien connu des amateurs de chanson française. Le principe est simple. Le repas a lieu de 20h à 22h puis le concert commence. Le public est invité un quart d’heure avant le début du spectacle à sortir fumer une dernière cigarette, à commander au bar une boisson, à éteindre son portable afin de ne pas déranger les artistes durant leur set. La formule est rodée, le public averti. La salle est en L et la scène est en angle, minuscule. Je décide donc de jouer « de biseau » afin de pouvoir balayer du regard le public installé sur des banquettes alignées le long des murs.

Le noir-salle est dense, l’éclairage sur scène est puissant. Je devine les contours des silhouettes mais je ne distingue aucun visage. Cela ne me convient pas trop. Sur ma droite, mon image se reflète dans un long miroir couvrant la totalité du mur. Je me vois faire et je n’aime pas du tout cette sensation. Le niveau sonore est moyen. J’aimerais pouvoir pousser un peu mon ampli à lampes pour obtenir plus de dynamique, mais les consignes ici sont strictes. Il est interdit de jouer trop fort car le voisinage est pénible. Je déroule mon set, sans bande-sons ni clavier. Jouant une nouvelle fois la carte de l’ambiance intimiste propice à cette situation optimale d’écoute.

A la fin de mon concert, je ne suis ni content, ni mécontent. Mitigé par la prestation que j’ai donnée, n’étant pas très à l’aise à cause du public dans l’obscurité complète, du bas volume et de mon reflet dans la glace. Mais, comme souvent, mes sensations à l’issue du concert et les retours qui m’en sont faits sont différents. Caroline m’a trouvé très à l’aise, à la fois « dedans » et avec « une distance suffisante ». Plusieurs personnes du public viennent me trouver et m’achètent quelques disques. Leur enthousiasme finit par être contagieux ! Je retrouve ensuite Jérôme Castel au bar. C’est le guitariste de Bertrand Louis. Tout deux sont partis en duo comme parrain sur la 1ere tournée du Mégaphone Tour, en novembre dernier. Nous nous sommes rencontrés lors de la soirée de lancement en octobre et nous sommes trouvés rapidement des atomes musicaux crochus. Jérôme a un projet-solo sous son nom. Nous parlons musique et, la conversation avançant, nous décidons d’organiser ensemble pour la rentrée prochaine deux dates à Lyon et deux dates à Paris pour des concerts  en appartement en co-plateau. Dont acte.

DATE 8 – LES MARCHEURS DE PLANETE – PARIS 11ème

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Il fait beau à Paris en ce dimanche d’avril. Je décide de rejoindre à pied la salle où nous jouons ce soir. Sur le chemin, je me dis que c’est la dernière des huit dates de cette tournée qui aura passé si vite. J’en aurais bien repris ! Huit dates pour dérouler un set différent chaque soir : différent dans le choix des titres interprétés et dans l’ordre de ceux-ci, différent dans l’intention mise dans le jeu, dans la voix, dans les inter-morceaux. Je pense avoir progressé sur ses 8 dates, dans mon attitude et dans le plaisir à être sur scène.

L’accueil est très chaleureux Aux Marcheurs de Planète (73, rue de la Roquette). Yann et Julia ont le sourire et la blague faciles. La salle est toute en longueur. Le public est divisé en deux groupes : les attentifs devant, les plus bavards au fond, comme à l’école ! Je ne suis pas très gêné par les discussions qui arrivent du bar. Comme toujours dans ces cas-là, je nivelle le volume sonore vers le bas. En ne jouant pas fort, je force les personnes qui parlent à parler moins fort ou à se taire. Cela fonctionne assez bien. Je déroule me set et quand arrive la dernière chanson, je prends conscience que ce sont les dernières secondes avant la fin de la tournée. La gorge un peu nouée, je remercie toute l’équipe du Mégaphone Tour : Caroline, Matthias, Marie et Baptiste ainsi que mes camarades de route : Goulven Ka et Sophie Maurin.

A la fin du concert, chacun dit sa joie d’avoir tourné ensemble : nous allons nous revoir, à Paris, à Rennes ou à Lyon, pour le plaisir ou le temps d’un concert en co-plateau ou d’une collaboration sur le disque de l’un ou de l’autre. Nous terminons la soirée chez Sophie. L’alcool et la fatigue aidant, nous finissons par nous dire au revoir avant le dernier métro.

J’aime ces moments de séparation qui durent, au coin d’une rue, où l’on se répète des choses déjà dites, où l’on sent bien que c’est bel et bien la fin. Dans quelques minutes chacun retournera à son quotidien, poursuivra son parcours. Comme il est difficile de s’arracher au groupe qui nous a nourri, appris, fait grandir. Et pourtant il le faut. Il faut bien que cette aventure se termine pour laisser la place à d’autres, encore plus belles et plus fortes. Il est temps. Le  groupe se disperse, sort de scène. Extérieur-nuit. Noir. Clap de fin.